Hugues-Nicolas Neuville nous emmène à Courtemanche, sur le mont, où s’élevait autrefois l’église du village, dans l’actuel cimetière communal. Cela le conduit à rappeler le déroulement de l’histoire depuis les dioscures celtes jusqu’aux saints jumeaux chrétiens.
L’église primitive de Courtemanche avait pour vocable Saint-Pierre-au Mont. Bâtie vers 1750 avec des pierres blanches du pays sur une petite colline, légèrement à l’extérieur du village, elle avait la particularité de se composer d’une succession de constructions qui intrigue toujours les historiens.
Pour bien comprendre l’évolution historique du site, il semble nécessaire de faire le parallèle entre l’église de Montdidier et celle-ci :
- Toutes deux sont à la limite du territoire celte des Ambiens et portent le même vocable : « Saint-Pierre ».
- Toutes deux font référence à une ancienne fête bien spécifique, celle de Saint-Pierre-aux-Liens, célébrée le 1er août, date de l’ancienne fête celtique de Lugnasad, c’est-à-dire de Lug, dieu du soleil et de la lumière, principale divinité des Gaulois. L’église Saint-Pierre de Montdidier en a gardé le nom, l’église Saint-Pierre de Courtemanche, aujourd’hui disparue, en avait l’orientation : l’axe sur lequel elle était construite correspondait exactement à l’orientation du lever du soleil le jour de cette fête du 1er août.
Les constats
Très récemment, une étude plus fine m’a permis de faire une relation entre, d’une part, une statuette en bronze trouvée près de Montdidier en 1830 et, d’autre part, les ouvrages d’historiens nationaux spécialistes des divinités celto-romaines. Sur la photographie, nous pouvons très bien observer la grande main et le long bras du dieu Lug et, bien sûr, nous pouvons lire la même description dans les écrits de ces chercheurs sur la religion gauloise.

Statuette du dieu Lug, trouvée près de Montdidier, vers 1830. Musée du Louvre. Photo Évelyne Desmarest
La présence de la rivière, d’anciennes voies gauloises romanisées, de traces de grandes villas gallo-romaines, de fondations antiques non loin du cimetière, d’une petite ville gauloise puis romanisée à Rouvroy-les-Merles (12 km) et enfin de deux camps romains de l’époque de César à proximité semble bien indiquer une importante population dans notre secteur il y a deux mille ans.
La présence d’un temple celte, qui se serait romanisé puis christianisé au fil des siècles, est tout à fait probable. Pour étayer cette hypothèse, il ne faut pas oublier le culte voué, dans le passé, à saint Lugle et à saint Luglien.
Ce faisceau d’indices permet d’expliquer la longue évolution du site :
- Son élévation sur une colline et à proximité d’une source nous laisse supposer la préexistence d’un ancien petit lieu de culte celte qui faisait face au temple principal de Montdidier (à proximité de l’oppidum).
- Puis, le temps passant le lieu de culte se serait transformé en temple dédié à Lug (époque gauloise) puis à Minerve (époque romaine).
- Ensuite une église construite avant 1146. L’évêque d’Amiens, Thierry, la nomme dans une charte de confirmation des biens de l’Église de Montdidier. Béringer, père supérieur du Prieuré de Montdidier, en avait la responsabilité. Ce lieu fut sûrement bien endommagé durant les guerres qui se succédèrent du XIVe au XVIIe siècle !
- Pour terminer, il faut parler d’une restauration complète des bâtiments entre 1740 et 1750 et non d’une reconstruction totale puisque que nous possédons la liste de tous les curés de la paroisse sans interruption et sur les murs des inscriptions antérieures.
Cette église Saint-Pierre devait être vraiment très surprenante ! Le visiteur qui entrait et se tenait dans la nef surplombait le chœur ; il fallait descendre quelques marches pour atteindre l’autel puis encore quelques marches pour aller dans la sacristie.

Le tableau d’Oswald Macqueron nous présente le site dans son ensemble, la petite église nichée au milieu d’un modeste cimetière faisant face à une stèle qui existe toujours. Il y est encore écrit : « Ici reposent Pierre Théodore DEGOUY ….. avril …… ans …… et Marie Rosalie MOREL, 18 …… décédée dans sa 67e année. » Cette famille exerçait le métier de cabaretier.

Plan du cadastre napoléonien de 1829, section de Courtemanche. Archives départementales de la Somme.
Des dioscures celtes aux saints jumeaux chrétiens
Lug joue un rôle essentiel dans le mouvement solaire, il est la cause de la levée du soleil et de son coucher. Il amène la lumière et, d’une manière générale, la belle saison et la vie, il assure la naissance d’une société stable et équilibrée, régie par l’alternance saisonnière.
Lug semble être aussi une divinité qui accompagne les âmes dans l’au-delà, il relie les bonnes âmes au monde divin. C’est à la fois un dieu « lieur » d’hommes par la magie, ainsi qu’un dieu « lié » avec des chaînes, il ne peut pas toujours intervenir. C’est un dieu qui tisse des liens ou les rompt.
Lug apparaît dès le IIIe siècle av. J.-C. sur des monnaies. Il est le conducteur du chariot solaire avec une main ou un avant-bras de longueur excessive ; il dirige, conduit et guide.
À Lug, on associe un frère jumeau qui lui est contraire et complémentaire, il s’agit de Cernunnos qui est toujours représenté avec des bois de cerf. Celui-ci régit le monde de l’obscurité et de la mort. Tous deux cherchent un équilibre pour gérer au mieux le cycle de la vie et de la nature. C’est ce que l’on appelle des divinités dioscures.

Représentation de Cernunnos, un des deux jumeaux dioscures qui correspond à Luglien, évoquant la forêt et le monde caché, en opposition à Lugle, qui représente le monde urbain et visible. Malène Thyssen (CC BY-SA)
Pour les Celtes, les sanctuaires sacralisaient un espace divin et faisaient référence au culte des hauteurs étroitement lié à la vénération du soleil. Au fil des siècles, les sites sacrés celtes furent peu à peu romanisés puis christianisés. Lug deviendra Mercure puis le dieu des Chrétiens. Les sanctuaires deviendront des temples puis des églises et les croyances celtes vont peu à peu s’altérer pour devenir notre religion monothéiste.
Aux dioscures celtes succèdent les Saints Jumeaux chrétiens des VIIIe et IXe siècles, qui associent des frères bien différents mais complémentaires, recherchant le même objectif, suivant le modèle de Lug et Cernunnos.
Ces saints Jumeaux ont permis de remplacer, dès l’époque mérovingienne et en douceur, des cultes celtiques qui persistaient depuis l’Antiquité dans les campagnes. Cette christianisation des cultes anciens serait due à une entreprise concertée des autorités ecclésiastiques afin de continuer l’œuvre de Saint Martin.
Saint Pierre est souvent représenté portant deux clés : l’une en or, céleste, l’autre en argent, terrestre. Il a ainsi la capacité d’ouvrir et de fermer les portes du Paradis, c’est-à-dire de créer ou de rompre les liens qui unissent les hommes au monde divin, tout comme Lug. Pierre est toujours associé à Paul.
Cette belle représentation des saints Pierre et Paul, datant du IVe siècle, se trouvait dans les catacombes. Saint Pierre issu du judaïsme, saint Paul issu du monde romain, tous les deux fondateurs du christianisme. Anonyme. CC BY-SA.
Sources :
- Abbé Godard, description du canton de Montdidier 1894 ;
- Daniel Gricourt et Dominique Hollard, les saints jumeaux héritiers des dioscures celtiques, 2015 ;
- Gallia Christiana