Un petit-fils sur les pas de son grand-père

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A vélo sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale

Texte rédigé par Anne-Marie Caron

Quand il découvrit l’album photo de son grand-père, 50 ans après sa mort, Brett s’est donné pour objectif de retracer le parcours militaire de cet aïeul, membre de la Big Red One, blessé à la bataille de Cantigny, lors des premiers combats qui permirent de contenir l’offensive allemande du printemps 1918.

QUI ÉTAIT ALTON CROCKETT HAWKES ?

Alton Crockett Hawkes (1896-1968) grandit dans un quartier calme de Weymouth, dans le Massachusetts. Diplômé de Harvard, il s’engage volontairement dans l’armée américaine et se retrouve à Plattsburg, dans l’état de New York.

Le 14 septembre 1917, il part pour la France sur le Finland, un paquebot à vapeur de l’armée. Le voyage se déroule sans incident, jusqu’au dernier jour, quand le bateau subit une attaque de sous-marins allemands. La riposte permet que deux sous-marins soient coulés.

 

 

 

À son arrivée en France, le 26 septembre 1917, Alton Crockett Hawkes intègre l’école de Saint-Cyr, à Versailles, puis rejoint la Compagnie A, 1re Génie de la 1re Division. Le 1er décembre, il part pour une formation complémentaire, à Ablainville, près de Verdun, dans un immense camp d’entraînement américain, où les jeunes soldats, inexpérimentés, suivent une formation. Envoyés ensuite sur le front, ils connaissent la guerre, les bombardements ennemis incessants, même dans l’obscurité de la nuit. Les soldats apprennent à connaître le sifflement de l’obus et à garder la bouche ouverte pour que leurs tympans n’éclatent pas ! Les ondes de choc secouent leur cerveau à l’intérieur de leur crâne, causant des commotions cérébrales. Les masques à gaz sont de rigueur, les yeux, la peau, la gorge souffrent de la forte chaleur…

À la fin du printemps 1918, Alton est envoyé à Warmaise (dépendance de Chepoix, Oise), en prévision de l’invasion de Cantigny. Le 28 mai, il fait partie du premier assaut, dégageant des barbelés pour permettre aux troupes d’avancer. Un obus, tombé sur son groupe, fait plusieurs morts et des blessés ; il s’occupe de les emmener en lieu sûr.

 

 

                 Alton Crockett Hawkes (1896-1968) US Army WW1 1st Division 1st Engineers Compagny A, 2nd lieutenant

Sa bravoure est récompensée, le 4 juillet 1918, par la remise d’une croix de Guerre, dans le champ d’un fermier et l’attribution d’une citation : « Bien que souffrant d’une forte commotion cérébrale due à l’explosion d’un obus qui a tué ou blessé plusieurs hommes autour de lui malgré le barrage, il a assuré l’évacuation de tous les blessés vers le poste de secours. Car il a également dû être évacué sur une civière-porteur. Il a donné à ses hommes le plus bel exemple de camaraderie et de dévouement. »

 

La croix de guerre est remise à Alton Hawkes, pour sa bravoure à Warmaise, dépendance de Chepoix (Oise),le 4 juillet 1918.

 

Survivant à cette triste période, Alton Hawkes a transmis ce qu’il avait vécu, en collant patiemment sur un album environ 250 photos prises pendant la guerre et en donnant à chacune une légende. Tout en nous faisant vivre par ses photos les drames vécus, il rend compte de sa fascination de la France, de la langue, de l’architecture des grands édifices mais aussi des douces et merveilleuses expériences de son interaction avec les Français et ceux qui étaient devenus des amis.

                       Deux pages de l’album photo réalisé par Alton Hawkes, contenant environ 250 photos prises sur les champs de bataille de la            Première Guerre mondiale. Dans les lettres qu’il écrivait à sa mère, Alton Hawkes raconte qu’il faisait développer ses pellicules dans des magasins français.

 

UN PÉRIPLE À VÉLO SUR LES CHAMPS DE BATAILLE

En regardant l’album photo et en se remémorant ces faits, Brett C. Hawkes, son petit-fils, réalise combien il y avait peu de chance pour son grand-père de revenir de l’enfer que fut la Première Guerre mondiale, pendant laquelle l’espérance de vie moyenne d’un soldat dans les tranchées était de six semaines.

Passionné par l’histoire, par la France et… le cyclisme, c’est donc à vélo qu’il est parti, au cours de l’été 2022, sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, pour un remarquable voyage dans le passé, à la recherche des endroits qu’avait photographiés son grand-père ! Son itinéraire l’a conduit de Nancy à Fosses, en passant par Gondrecourt-le-Château, Abainville, Houdelaincourt, Romange-les-Eaux, Commercy, Saint-Mihiel, Verdun, Vouziers, Montfaucon, Asfeld, Soissons, Noyon, Montdidier, Roye, Bonvillers, Warmaise, Chepoix, Broyes, Cantigny, Beauvoir et Compiègne.

 

        Brett Hawkes, photographie pendant son périple sur les traces de son grand-père, en2022.

Souvent, quand il se trouvait dans des villages tranquilles, il ne pouvait s’empêcher de penser à ce qu’il s’y était passé il y avait plus d’un siècle, quand les hommes et les bêtes, à la merci du mauvais temps, du froid, du feu et des bombes vivaient dans l’angoisse et la peur ! Au cours de ce périple, Brett a souvent ressenti beaucoup d’émotion, en rencontrant ceux qui l’ont renseigné ou accueilli, en s’imprégnant des lieux que son grand-père avait connus. La visite des cimetières militaires, américains, français et allemands fut aussi pour lui une façon de se rendre compte de toute l’inhumanité de tels conflits.

 

UN PRÉCIEUX ALBUM PHOTO TISSEUR DE LIENS D’AMITIÉ

À son retour, Brett a écrit le récit de son parcours et a réalisé un diaporama avec les photographies prises par son grand-père, montrant les lieux tels qu’ils étaient pendant la guerre et tels qu’ils sont aujourd’hui. Ce travail terminé, il l’a présenté, au cours de conférences aux USA et en France, principalement dans des musées américains de la Première Guerre mondiale.

Enfin, le 12 juin dernier, devant une centaine de personnes réunies dans le beau cadre du salon Béthune-Sully, du château de Tilloloy (Somme), Brett a raconté combien il a aimé mettre ses pas dans ceux de son grand-père, grâce à cet album témoignage de sa vie et de celle de tous ses frères d’armes, de ceux morts sur les champs de bataille et de ceux qui avaient survécu. C’est lors de cette soirée que nous l’avons rencontré.

S’exprimant en français, avec un bel accent américain, Brett, avec souvent beaucoup d’humour tout au long de sa présentation, s’est émerveillé de ce qu’un album photo, ayant connu nombre de placards, greniers et déménagements, soit toujours impeccable, et devienne le déclencheur de son voyage en France et de son mémorable parcours à vélo. Il en vient même à dire que l’archivage sur papier est vraiment exceptionnel pour conserver sûrement de tels souvenirs… aussi n’a-t-il pas hésité à mettre en album les milliers de photos prises lors de son périple, espérant qu’un jour, un de ses petits-enfants, prenant sa retraite, le découvrira !

Puis il a expliqué : « Il y avait dans l’album de mon grand-père, plusieurs photos d’un immense château qui semblait détruit de manière irréparable. En dessous, il avait écrit : “Château de Tilloloy”.  J’ai alors eu l’idée de chercher sur Google, pour savoir si quelque chose avait survécu. Les résultats ont été stupéfiants. Ils montraient des vues du château entièrement rénové, comme s’il n’y avait jamais eu de guerre. J’ai pensé qu’il était remarquable qu’un pays aussi épuisé et exsangue que la France après la guerre puisse entreprendre un projet de restauration aussi ambitieux. Je me disais qu’il était en si parfait que je ne pouvais même pas imaginer que les photos de mon grand-père étaient réelles. C’est ainsi qu’est née l’idée de retrouver, dans le nord de la France, les endroits que l’appareil photo de Alton Crockett Hawkes avait saisis. »

 

 Château de Tilloloy après les bombardements de 1918 qui le laissèrent en ruines.

 

Le château reconstruit grâce à Thérèse d’Hinnisdal  tel qu’il se présente aujourd’hui. Photo Brett Hawkes

Le cyclisme, a précisé Brett, a été essentiel à cette expérience de parcours sur les traces de son grand-père car, ressentir la fatigue, avoir soif et chaud, se sentir proche de la nature, des bêtes, et passer au plus près des champs de bataille, lui ont permis de mieux saisir et sentir « l’horreur de tout cela ».

Pour se rendre aux différents endroits photographiés par Alton Hawkes, Brett avait préparé un itinéraire mais cela ne suffisait pas, évidemment, à trouver l’emplacement exact. Il a eu souvent de la chance, rencontrant des gens serviables, qui le renseignaient ou lui donnaient le nom de personnes au courant de l’histoire passée. Il lui est arrivé de frapper à la première maison du village et il comprenait bien qu’il pouvait surprendre ou ne pas être pris au sérieux, son vélo à la main, expliquant qu’il était Américain et que son grand-père avait vécu à cet endroit il y a 106 ans ! Quelquefois les lieux avaient bien changé et le champ de bataille dévasté, grêlé d’obus et ensanglanté, était devenu une terre agricole productive, bien entretenue, donnant de belles récoltes ; d’autres fois, les lieux étaient très reconnaissables et c’était pour lui très émouvant !

Dans le salon Béthune-Sully du château de Tilloloy, l’assemblée est captivée par le récit de Brett, le 12 juin 2024. Photo Hervé Lambelin

Dans la salle, lors de la conférence, l’émotion était forte quand il a précisé que « la France est un exemple pour les Américains » et que « les Français sont très courageux ». Puis il a dit « un grand merci aux Français résidents en 1917 et 1918 qui ont pris soin de [son] grand-père ! » Moment suspendu, tous les présents ont ressenti la richesse de tels liens tissés entre Français et Américains.

Ainsi, un album photo a tissé sa toile, et la décision de Brett de partir sur les traces de son grand-père a ouvert des dialogues, créé de riches rencontres et donné de la joie, cent six ans plus tard ! C’est fabuleux.

 

Source :

https://www.ww1thenandnow.com/fr

– https://www.youtube.com/watch?v=GNJ-Na252AI

 

 

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